L'adolescence et la musique vont souvent de pair, que ce soit au cinéma ou chez les musicien·nes, les DJs, journalistes musicales et musicaux ou les créateur·ice·s de fanzines. On en revient toujours au premier disque écouté, au premier vinyle ou CD acheté avec son argent de poche, à l'album qui a accompagné l'été de ses 14 ans passé à zoner et à fixer le vide en mangeant des glaces au chocolat comme Frankie Addams mais en moins bien. L'adolescence fascine toujours un peu, peut-être parce qu'on ne se rend pas bien compte à 15 ans que les choses qu'on écoute sans trop y faire attention façonneront nos goûts et nos fixettes dix ans plus tard, quand le cerveau aura atteint sa pseudo maturité. Cette série aura donc pour (modeste) visée de présenter quelques disques d'adolescence en toute subjectivité. Premier épisode : les Strokes et leur premier album Is this it avec lequel on nous rebat les oreilles depuis 22 ans déjà.
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| © The Strokes par Roger Woolman (2002) |
L'ensemble de l'album est synonyme de rapidité et d'efficacité et son écoute s'avère délicieuse pour toutes les oreilles. Il y a quelque chose de l'urgence dans Is this it, une urgence qui ne dit pas son nom et qui est encore hypothétique, peut-être parce que l'album a été enregistré avant le 11 septembre 2001. Les Strokes se trouvent au bord d'un truc qui ne dit pas trop son nom. Un morceau comme "Trying Your Luck" a quelque chose de forcé et d'obsédant, quelque part entre chanson d'amour et auto-persuasion ("I know this is surreal / But I'll try my luck with you / Oh, this life is on my side / Oh, I'm your one"). Les mots ont des allures de bouées de sauvetage, mais on a déjà cessé de croire en la parole sans se l'avouer vraiment. C'est la fin d'une ère — Julian et sa bande ne le savent pas encore mais ils le pressentent.
Comme tous les meilleurs albums, Is this it est un disque à tiroirs, aux paroles cryptiques et attachantes et à la grande complexité musicale. Il est possible de l'écouter comme un condensé d'énergie, qui donne envie de passer sa vie en pleine effervescence mais l'album incite paradoxalement à s'extraire de la frénésie de la jeunesse pour se regarder exister. Il raconte l'absence de communication dans les rapports humains et démolit le mythe de l'âme sœur platonicien ("Ah see alone we stand, together we fall appart"). Un morceau comme "Someday" donne l'impression de voir défiler ses souvenirs alors qu'on a encore plein de choses à vivre et à ressentir. Is this it est à la fois un disque du mouvement et de l'introspection, de ce "temps d'apprendre à vivre" qu'il faut rejoindre en courant, de préférence avec un décapsuleur et une paire de chaussures qui permet de danser une nuit entière.
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| © The Strokes au Troubadour (Los Angeles) par Piper Ferguson (2001) |
Comme beaucoup d'autres personnes, je me suis réjouie à la sortie de l'EP Future Present Past en 2016, qui ne m'a laissé que peu de souvenirs, en dehors du refrain d'"Oblivius" qui adhère comme il faut au cortex pré-frontal, et de The New Abnormal en 2020. Cette sortie a eu lieu au beau milieu du premier confinement, à l'époque des couchers de soleil qui donnaient envie de mordre dans le ciel et où le rapport à autrui était envisagé sous l'angle de la contamination. En dépit de toutes les attentes que j'avais placées dans cet album, je ne l'ai pas apprécié et je m'en suis voulue. Et puis il y a eu "Ode To The Mets", le morceau qui clôture le disque et qui a un goût d'amertume déchirant mais assez doux. En dépit de ses habituels changements de tons, la voix de Julian Casablancas n'a jamais parue aussi proche et fragile. Elle déroule des kilomètres de souvenirs sur des bobines de film celluloid imaginaires et parle d'un Rubik's Cube impossible à résoudre. C'est l'heure de la rétrospection et du repos bien mérité au beau milieu d'un champ, loin de la ville et de ses rumeurs. Le New York pré-2001 n'existe plus qu'en rêve, l'adolescence aussi.
(1) Comme un écho à la thématique de cette série, voici un commentaire trouvé sous le clip de "Heart in a cage" en le visionnant pour la première fois depuis 9 ans (!) : "Honestly, this band was the first ever album i bought ( this is it ) , with my own money. And the first band i found on my own ( without anybody turning me on to them ) they are my band. They will forever be my band I love you guys. I honestly played room on fire until the CD cracked in half. I probably know every lyric to every song. I want to be like 16 again."
(2) À ce sujet, lire les propos de la journaliste Lizzy Goodman, autrice du livre Meet me in the bathroom. New York 2001-2011 : une épopée rock, recueillis dans le 673e numéro de Rock & Folk par Thomas E. Florin.


