Hunay Saday : "Je crois beaucoup aux coïncidences et aux énergies"
Il y a quelques années, je suis tombée par hasard sur les mixes de Braden Wells, qui ont été à la source de beaucoup de belles découvertes musicales, notamment dans les domaines de la dream pop et de l'indie rock. Depuis ce jour, je me suis mise à écouter très régulièrement puis quotidiennement des émissions musicales ou des mixes dont la plupart sont produit·es par des personnes sexisées. Si ce choix n'était pas forcément conscient au départ, je n'ai pas tardé à réaliser que ces DJs, artistes et/ou passionné·es de musique étaient à la fois celleux qui étaient les moins mis·es en avant dans le milieu toujours très cis-blanc-masculin du DJing mais aussi les personnes dont les goûts, la sensibilité et le parcours m'inspiraient le plus. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de publier plusieurs entretiens sur ce blog, rassemblant les témoignages de certain·es de ces DJs, producteurices, diggers ou amateurices de musique. L'interview qui suit est donc la cinquième de cette série, intitulée "Music is my hometown" en référence à ce génial morceau de CSS.
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Hunay Saday est réalisatrice, photographe et DJ. Ses films et ses photographies abordent les thématiques de l’exil et de la mémoire mais on y retrouve aussi une attention particulière portée à autrui, que ce soit dans ses images ou dans son court-métrage Le départ (2021), où elle convoque ses souvenirs de l’Azerbaïdjan, son pays natal, en les mettant en parallèle avec ceux d’un ami, qui venait d’y faire un voyage. Dès la découverte de ses sets, en compagnie de Menthe Poivrée, son ancien collectif formé avec les DJs Ambre et Mara Zuli, j’ai plongé avec intérêt et fascination dans ses univers cinématographique et sonore. Hunay a accepté cette proposition d’interview avec enthousiasme et a profité de cet échange pour évoquer de nombreux sujets, à commencer par les mariages auxquels elle assistait enfant, son rapport au DJing, la genèse de ses courts-métrages et le rôle qu’a joué la photographie dans ses relations avec les autres.
| © Hunay Saday - Autoportrait |
Relation à la musique et au digging
Quel est ton premier souvenir musical ?
Je me souviens d'avoir assisté à des mariages dans les villages de mes grands-parents. On construisait souvent des chapiteaux dans les jardins. J’étais toute petite, mais j’ai l’impression que ces moments ont profondément marqué mon enfance. Pour ce qui est de l'âge adulte, je me rappelle avoir assisté à des jam sessions quand je suis arrivée pour la première fois à Strasbourg.
Quels sont tes genres musicaux et artistes favoris ?
Pour être honnête, c’est assez large ; tout dépend de la période de l’année ou de mon humeur. Mais en ce moment, j’adore écouter Blood Orange, Deki Alem, Mk.Gee, Michelle Gurevich ou Dylan Henner. Je me surprends aussi à écouter en boucle les artistes turcs des années 70 comme Ayten Alpman, Erkin Koray, Özdemir Erdoğan, Sezen Aksu et Ajda Pekkan.
Comment écoutes-tu ta musique actuellement (streaming audio, radios…) ? Et surtout, comment découvres-tu de nouveaux sons, que ce soit pour tes mixes ou ton écoute personnelle?
J’écoute souvent FIP, NTS et Noods ; c’est principalement par ce biais que je découvre de nouveaux sons. J’aime aussi beaucoup me perdre dans les profils d’inconnus sur Bandcamp ; c’est ce que je préfère explorer en ce moment.
En tant que DJ, as-tu l’impression d’écouter au quotidien des choses différentes des morceaux qui figurent dans tes mixes/sets ou considères-tu que les deux sont liés ?
C’est intéressant parce que c’est un peu les deux… J’écoute souvent des morceaux qui vont, bien sûr, apparaître dans mes mixes. Cependant, malgré mon attirance pour la disco ou le funk (que je collectionne plutôt en vinyles), je ne me vois jamais jouer ce type de morceaux en set !
Y a-t-il des genres ou des artistes auxquels tu te sens complètement fermée ?
Tout ce qui touche à la hard trance ou au heavy metal. Quand c’est "trop" pour ma petite tête, c’est trop ! :)
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| © Hunay Saday |
Tes court-métrages Le départ et If I Can Not Go There, Then I Can Bring It Here (2021) relatent de manière à la fois poétique, métaphorique et bouleversante ton exil d’Azerbaïdjan, ton pays natal, avec ta famille en 2011. Peux-tu évoquer la genèse de ces films et ce qui t’a poussée à devenir réalisatrice et photographe ?
Merci, ça me touche beaucoup. Je crois que tout est né d’une simple envie de raconter mon histoire. En 2020, j’ai terminé mes études au Danemark (European Film College). Durant mon cursus, je ne pensais même pas à ces sujets, et encore moins au documentaire ; je pensais vouloir devenir réalisatrice de fiction, comme beaucoup d’étudiants de mon école. Mais avec le temps, j’ai réalisé que c’est mon propre parcours qui m’a naturellement conduite vers ce chemin artistique. J'avais envie de montrer une autre facette des réfugiés, dans toute leur tendresse et leurs souffrances. Concernant la photographie, c’est l’outil qui m’a aidée à mieux m’intégrer. Même si je ne parlais pas encore français, le fait d'avoir mon appareil et de m'intéresser aux autres en les prenant en photo m'a donné une certaine contenance, un côté "cool" qui facilitait le lien.
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| © Hunay Saday |
L’Azerbaïdjan est toujours présent dans ton travail, tout comme Strasbourg, où tu t’es installée avec ta famille suite à votre arrivée en France. Tes photographies et ton film Le départ me renvoient l’image d’un Strasbourg totalement différent de celui que je connais — ton regard sur cette ville la rend plus belle, plus douce et plus énigmatique. Quels sont les endroits que tu as préféré immortaliser là-bas ?
Merci ! Alors, pour la petite correction, nous sommes d'abord arrivés à Besançon en 2011. Je crois que les endroits que j’ai photographiés sont souvent rattachés à des personnes. Comme j’ai débuté la photographie par le portrait, mes paysages étaient intrinsèquement liés aux gens que j’aimais. Je n’ai donc pas forcément d’endroit préféré : toute la ville m'était chère et toutes ses rues m’ont inspirée. Souvent, si je prenais le portrait de quelqu’un, il m’arrivait de photographier le même lieu vide juste après, ou les alentours.
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| © Hunay Saday - still du film If I Can Not Go There, Then I Can Bring It Here (2021) |
As-tu des inspirations dans les domaines photographiques et cinématographiques ou fonctionnes-tu à l’instinct ? Et quels sont tes films préférés ?
J’ai souvent des idées qui surgissent de manière aléatoire avant de m’endormir ; je les note précieusement dans mon carnet. C’est par la suite, en allant voir une expo ou un film, que je repense à ces notes, ce qui finit par déclencher l’idée de base. Mais je fonctionne énormément à l’instinct, oui. Même si j'ai des figures inspirantes, surtout au cinéma. Il est difficile de les lister, mais je pense à Et la vie continue d’Abbas Kiarostami, Une vie cachée de Terrence Malick, Persona d’Ingmar Bergman ou Sexy Beast de Jonathan Glazer. Parmi les films récents, j’ai beaucoup aimé Adieu Sauvage de Sergio Guataquira Sarmiento, Une vie ordinaire d’Alexander Kuznetsov et L'Aventure de Sophie Letourneur.
DJing
J’ai lu que tu avais commencé à mixer lors de tes études à Strasbourg, avec des ami·es et en suivant les cours proposés par le collectif Wom·x. Qu’est-ce qui t’a donné envie de te lancer dans le DJing ?
Je suis retournée à Strasbourg après un an d’études au Danemark. Je me souviens que j’étais entourée d'ami·es DJs, mais souvent des amis "mecs". C’était aux alentours de 2021 et c’est d’abord cette envie de pallier le manque de meufs derrière les platines qui m’a poussée à commencer. Mais surtout, un prof de réalisation au Danemark nous avait dit : « La vie est trop courte pour n’avoir qu’une seule passion ». C’est là que j’ai grandi et que je me suis ouverte au DJing !
La musique azérie occupe une grande place dans tes mixes, aux côtés de genres et de textures tels que l’ambient et les breaks. En tant que DJ, mais aussi photographe et réalisatrice dont les films se focalisent sur l’exil et la mémoire, considères-tu que la création des mixes est une autre manière de revivre ou réactiver des souvenirs liés à l’Azerbaïdjan ?
Tout à fait. Je pense que cela me permet surtout de ne pas me perdre et de rester authentique. Ça m'aide à préserver mes origines tout en embrassant ma nouvelle identité. C’est aussi, d’une certaine manière, la seule façon pour moi de voyager dans mon pays puisque je ne peux pas y retourner.
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| © Hunay Saday - still du film If I Can Not Go There, Then I Can Bring It Here (2021) |
Quelles sont tes inspirations dans le domaine du DJing et de la musique ?
Je crois que toutes les personnes qui me touchent par leur personnalité ou leur univers visuel vont m’inspirer. C’est une sorte de connexion, une énergie… C’est un peu comme mon expérience dans les friperies : j’y entre, je suis directement attirée par une pièce et je sais que c’est celle-là que je dois prendre. Je ne passe pas des heures à chercher. Je crois beaucoup aux coïncidences et aux énergies, et cela fonctionne de la même manière pour la musique. Nene H et Izzy Lindqwister, par exemple, m'inspirent beaucoup.
On sait que la musique — et le DJing en particulier — demeure un milieu très masculin, marqué par les violences sexistes et sexuelles. Quel est ton ressenti en tant que personne sexisée et racisée, qui évolue aussi bien dans ce domaine que dans celui du cinéma et de la photographie ?
Heureusement, je n’ai pas vécu de violences sexistes directes, à part quelques remarques maladroites. Je crois que ce que j’ai surtout ressenti, en tant que femme et personne réfugiée en France, c’est le poids du regard des gens. Ce sentiment de vulnérabilité ou d'hypersensibilité propre à la condition de femme, ou l’impression d’être exclue dans un pays qui n'est pas le mien. C’est un sujet sur lequel je travaille personnellement, car je pense que l'on doit d'abord apprendre à gérer ses propres émotions. Mais une grande partie de la solution dépend aussi de l’entourage : il faut savoir mettre les gens à l’aise, faire attention aux remarques et aux comportements qui peuvent blesser. Nous portons tous des bagages invisibles ; être doux les uns envers les autres est tellement important.
Quel(s) conseil(s) donnerais-tu à un·e DJ débutant·e ?
C’est peut-être un cliché, mais : prendre son temps. Et surtout, ne pas se comparer aux autres. Que ce soit dans le DJing ou dans le cinéma, je pense que c’est la règle numéro un. Nous avons tous une histoire différente, donc chacun a son propre rythme. S'il y a des phases où l'on ressent le besoin de ralentir, il faut savoir écouter son corps.
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| © Hunay Saday |
Quels sont tes projets pour 2026 ou après ?
Je travaille actuellement sur l’écriture de mon premier long-métrage documentaire. J’ai également repris des études en Master, ce qui me prend pas mal de temps. Côté DJing, je me concentrerai donc sur la création de sets et de mixes pour les radios pour le moment :)
Un album et/ou un morceau qui continue à te suivre malgré le temps qui passe ?
Izzy Dubs it vol.1 par Izzy Lindqwister :)
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